Trois questions à... Alain Grevot

février 2014

alain grevotA l'occasion du 1er anniversaire de l'AEMO 77, Alain Grevot, Conseiller auprès de l’Odas (Observatoire national de l’action sociale décentralisée) en matière de protection de l’enfance et spécialiste des comparaisons internationales, a répondu à nos questions sur l'Action Educative en Milieu Ouvert (AEMO).

Alain Grevot rejoint le secteur associatif en tant que directeur de service au sein de l’Association JCLT (Oise) de 1987 à 2013. En 2006-2007, il a été membre du comité national de rénovation de la protection de l’enfance. Il réalise actuellement une mission pour le Défenseur des Droits et la Défenseure des enfants sur les enseignements à tirer des difficultés du dispositif de protection de l’enfance à protéger certains enfants d’actes de maltraitance les plus graves.

Pourriez-vous, dans un premier temps, revenir sur l’historique de l’Action Educative en Milieu Ouvert ?

Les difficultés rencontrées par les familles à l’origine de la mise en danger ou du risque de l’être de leurs enfants et adolescents font l’objet d’interventions dans le milieu de vie de l’enfant. Les objectifs s’organisent alors autour de quatre axes : la vie quotidienne, l’économie familiale, l’éducation et les droits sociaux.

La dimension éducative constitue la colonne vertébrale autour de laquelle toutes ces interventions se référent, s’appuient et se développent, car dans les petits gestes du quotidien se nichent les grandes questions éducatives. Toutes ces interventions se référent à une logique d’accompagnement qui cherche à responsabiliser, à autonomiser dans leur rôles respectifs, les différents membres constituants la famille concernée. On observe alors deux familles de pratiques : celle du faire et celle du dire.

Celle du faire regroupe aussi bien les actions où le professionnel fait temporairement, à la place de la famille, que celles où il fait avec elle lors de moments partagés. Celle du dire regroupe les actions basées sur le dialogue entre les parents, l’enfant, l’adolescent et le ou les professionnels, autour de faits vécus ou attendus, de ressentis, d’émotions, de craintes ou d’espérances. Dans les années 1970, on voit le développement de ces services d’AEMO, qui sont la main du juge des enfants. Pendant longtemps c’était une personne face à la famille qui rendait compte au juge. L’action est basée sur le dialogue. Cette période est marquée par une forte référence à la psychologie, à l’importance de la  relation établie entre l’intervenant et les membres de la famille . Dans les années 1980-85, avec les lois de décentralisation, les Conseils généraux  sont désormais en charge de la protection de l’enfance. Ils embauchent  à leur tour des éducateurs spécialisés et multiplient les interventions dans les milieux de vie de l’enfant.

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Mais globalement, l’AEMO tant judiciaire qu’administrative, c’est d’abord beaucoup d’interprétation personnelle. Les services ont par la suite évolué avec la création de plateaux techniques. Plusieurs personnes entrent dans le processus et le fonctionnement s’institutionnalise, on a maintenant une équipe, un chef de service…

Une nouvelle évolution s’esquisse à partir de 2002, avec la mise en place de projets de service. Mais globalement ce secteur est resté peu lisible. Qu’est-ce-que l’AEMO ? C’est une action en direction des parents ? Des enfants ? La mesure passe-t-elle par des moments partagés ? Par des entretiens ? Le problème, c’est que l’AEMO c’est un peu l’enfant de personne… Les Conseils généraux doivent financer les mesures de la protection de l’enfance, mais parallèlement, ils n’ont aucun impact sur les décisions des juges. Ce milieu a vécu dans la douleur la décentralisation. Il y a aussi des disparités sur les moyens associés  aux mesures en fonction des départements. Certains éducateurs spécialisés peuvent prendre en charge quarante mesures, d’autres n’ont que dix mesures. Le succès du GROUPE SOS dans le développement d’AEMO tient au fait que les Conseils généraux on voulu piloter leurs dispositifs avec de nouveaux opérateurs, capables d’apporter un regard nouveau et une lisibilité sur leur action.

Quelle est la spécificité de l’AEMO renforcée ?

Dans l’AEMO renforcée, il y a une consolidation du plateau technique avec une diversification des modes de dialogue et de rencontre, qui peuvent être à domicile ou lors de séjours famille. On est plus dans le faire et non plus juste dans le dire. Il y a moins de psychologisation, moins d’interprétation et plus d’écoute. On a une volonté de travailler plus directement avec les adolescents en rupture, par exemple, en agissant plus dans le milieu scolaire ou social. On a vu se développer des services visant plus le champ de la petite enfance, avec le soutien de jeunes parents sans appuis familiaux. D’autres ont inclus de l’hébergement pour permettre d’avoir des moments de répit ou pour apaiser des moments de crise.

En ce qui concerne l’AEMO 77, leur proposition a été d’apporter une approche plus lisible des mesures, avec une boîte à outils plus diversifiée, un travail plus collectif, une rigueur dans les examens de situation, une distribution des rôles et une lisibilité qui rassure les financeurs et qui est tournée vers le bénéficiaire, pour que l’enfant et la famille connaissent les règles du jeu. Cela permet une représentation moins négative des travailleurs sociaux auprès des familles et inversement.

676205_36513730.jpgQuelle est la relation avec la famille ?

Il y a le souci d’avoir plus de dialogue, qu’il soit plus sincère, qu’il y ait une vraie relation de confiance. Il y a plus d’ouverture d’esprit de la part des intervenants parallèlement à partir de ce qu’ils savent faire et de ce qu’ils peuvent faire. Ce sont des moments partagés. Ils voient la personne, ils la connaissent mieux. Il y a un vrai rôle qui est donné à la famille ce qui lui permet de voir que l’intervenant n’est pas le bras armé du juge ;  certes celui-ci a une attente mais il s’agit de trouver un compromis entre cette attente, celles de la famille, et celle des intervenants AEMO, il s’agit de montrer qu’il y a une vraie volonté derrière cette action. La relation est plus équilibrée, même si l’un a une présence imposée.

La volonté du dialogue permet d’avoir une meilleure compréhension de part et d’autre. Dans le fond ce sont des choses simples ! Cela permet qu’il y ait moins de défiance. Les familles opposées à l’intervention finissent par s’y impliquer. On demande trop souvent à la famille de s’adapter à l’offre. L’idée c’est de permettre à ces services de bâtir une action en faveur de ces enfants au-delà de ce que demande le juge. D’être dans une négociation continue. D’être au service de la famille, même si dans le fond, il y a toujours de la part de celle-ci une crainte du placement et de la stigmatisation.