Les réussites de l'économie sociale et solidaire
Les systèmes
d'échange locaux
Au Sel de Grenoble,
la marjolaine se paie en noix
Les Systèmes d'échanges locaux (Sel) permettent de se procurer
biens et services en se passant d'argent. Un exemple à Grenoble.
« Pour faire des tisanes, apéro ou massage, je propose diverses
plantes : lavande - sureau - marjolaine » ; « Garde chien,
chat, chez moi » ; « Qui pourrait m'enseigner l'arabe marocain
dialectal ? » ; « Prêt de nombreux CD reggae de 1960
à nos jours »...
En quelque 400 petites annonces, le dernier catalogue du Système d'échange
local (Sel) de Grenoble affiche une belle diversité. Ici comme dans les
autres Sel de la planète, les adhérents peuvent échanger
toutes sortes de biens et de services. A une condition, autant que possible
: se passer d'argent, et recourir à une unité d'échange
propre au réseau. Le Sel de Grenoble a donc choisi d'échanger
en « noix » - tandis qu'à Marseille, le Sel local a opté
pour les « walous », et celui du Trégor a préféré
les « bigorneaux »... Mais qu'importe l'appellation généralement,
cette unité d'échange prend la forme de simples coupons, qui servent
à recenser les transactions. Ainsi, à Grenoble, Magali Noblot,
47 ans, vient de faire garder son chat pendant près de six semaines par
une autre membre du réseau. Les deux adhérentes ont d'abord négocié
le coût du service : puisque le Sel isérois évalue une heure
de travail à environ cinquante noix, la garde du chat lui a finalement
coûté 1600 noix. A son retour, Magali Noblot a donc rempli un bon
d'échange en trois volets : elle a gardé la souche, remis un volet
à la garde du chat, et destiné un autre au comptable du Sel. Au
final, l'association a donc pu enregistrer l'échange, et débiter
le compte de Magali Noblot de 1600 noix - pour créditer d'autant celui
de sa camarade. Le Sel ne propose donc pas un troc : pour rééquilibrer
son compte, Magali Noblot pourra, plus tard, proposer des tartes ou des confitures
faites maison à tout autre adhérent du Sel de Grenoble. Comme
tous les membres, elle devra simplement veiller à rester dans une fourchette
de - 5 000 à + 5 000 noix.
A quoi bon se passer de monnaie ? Membre depuis 1997, Magali Noblot a rejoint
son Sel « d'abord pour le côté relationnel, pour trouver
de nouveaux amis; en outre j'étais au RMI, et malgré ma situation
délicate le Sel m'a permis de prendre des cours d'informatique, ou encore
de faire retapisser ma cuisine ». Les 319 Sel français recensés
par le réseau national Sel'idaire (1) partagent bien ces objectifs :
créer du lien social et de la convivialité, mais aussi lutter
contre les exclusions en s'entraidant. Au-delà, les Sel peuvent également
représenter un nouveau militantisme de terrain contre l'économie
libérale. Depuis leur conception, dans les années 1980 au Canada,
les « Lets » anglo-saxons, les « Tianguis
» mexicains ou les « Sec » sénégalais
partagent peu ou prou ces objectifs, avec naturellement des variations locales.
Au Sel de Grenoble, la convivialité peut ainsi s'apprécier lors
du marché mensuel. Dans la salle du Centre social Bajatière, Magali
Noblot aime toujours autant cette ambiance de « vide-grenier où
l'on trouve de tout sur une vingtaine de stands — des disques, des revues,
mais aussi des pains faits maison, des plats bio, des fruits du jardin, du miel
»... Ici, les membres du Sel se passent de leurs bons d'échange
habituels. A l'entrée, chaque visiteur reçoit des coupons représentant
200 noix, puis part faire ses ventes, et ses achats. Selon qu'il sorte du marché
avec plus ou moins de 200 noix, son compte sera crédité ou débité
d'autant.
Mais voilà cinq ans, le Sel de Grenoble a failli perdre de sa convivialité.
Peu après sa fondation en 1996, les reportages se sont accumulés
sur ce réseau local isérois, créé deux ans tout
juste après le premier Sel de France, dans l'Ariège. Les demandes
d'inscription ont alors plu sur le Sel de Grenoble. « Le sujet était
à la mode, et nous sommes très vite passés à près
de 200 membres », se souvient l'un des fondateurs, Gérard Puech,
aujourd'hui président. « Nous n'avons refusé personne,
mais après cette croissance trop rapide, l'anonymat a fini par s'installer
dans le réseau. Nous n'avions plus le temps de créer des liens
entre nous. Nous avons donc cessé de communiquer et nous avons privilégié
le bouche-à-oreille. Désormais nous sommes près de 160
adhérents, et la confiance est revenue... »
Quant à la solidarité, si le Sel de Grenoble la pratique quotidiennement
dans ses transactions sans euros, elle se retrouve aussi dans le profil des
adhérents. « Nous sommes de milieux sociaux variés
», poursuit Gérard Puech. « Près de 60 % des adhérents
ont un travail, et nous comptons même une chef d'entreprise ou une avocate
dans nos rangs; 40 % des membres sont, à l'inverse, dans une situation
précaire, qu'ils soient chômeurs, Rmistes ou en contrat emploi
solidarité. Nous avons un bon équilibre. » De même,
si la moyenne d'âge des membres tourne autour de quarante ans, le Sel
de Grenoble compte aussi bien des jeunes actifs que des retraités.
Enfin, le militantisme marque le Sel de Grenoble lors des réunions mensuelles
ou des conseils d'administration de l'association. « Nous abordons
pas mal de sujets lors de nos réunions : Attac, l'agriculture bio, José
Bové... », explique Magali Noblot. « Cependant
notre Sel ne doit compter qu'une quinzaine de vrais militants, très impliqués
dans nos réunions, et souvent engagés dans d'autres associations
à Grenoble. » Du reste, ces instants de militantisme sont
vite rattrapés par la convivialité du Sel de Grenoble: chaque
réunion mensuelle se clôt systématiquement « par
un repas partagé, où chacun participe aux agapes »...
Olivier Bonnin
(1) cf. www.selidaire.org
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