La protection de l'enfance
Sur quelles valeurs peut-on
fonder l’acte éducatif ?
Extrait du dossier "Eduquer sans
formater"
paru dans Interdépendances n°52
Chacun d’entre nous est, à un moment de
sa vie, impliqué dans une relation éducative, en tant que famille,
adulte, éducateur ou simple citoyen. Les règles du jeu ne sont
pas toujours faciles à identifier. Mais certaines valeurs doivent être
prises en compte, et considérer le jeune comme une personne à
part entière demeure majeur.
Le premier réseau relationnel du jeune, sa première cellule
éducative demeure le plus souvent la famille ou ce qui lui sert de substitut.
Or, la famille ne s’échange pas. Elle est donnée arbitrairement
et se présente comme une aventure humaine mêlant au hasard d’une
loterie les caractères et les destins. Elle demande à chacun de
résoudre le problème chaque jour nouveau de son existence. La
famille, si elle doit en principe être terre de croissance, se voit exposée
aux difficultés relationnelles de chacun. La famille, première
terre d’éducation, ne peut œuvrer seule au développement
d’un jeune. En effet, elle prend le risque de restreindre la conscience
du jeune en donnant à celui-ci une vision parcellaire et tronquée
de lui-même et de son environnement.
Parallèlement à la famille et à l’évolution
de sa forme, on peut noter qu’aujourd’hui s’opposent deux
conceptions de la citoyenneté. L’une anglo-saxonne, libérale,
où
la citoyenneté est considérée uniquement à partir
de sa dimension économique, le citoyen est considéré prioritairement
comme un sujet économique. De l’autre, comme en France, la citoyenneté
est avant tout un statut politique qui permet
à chacun, quel que soit son revenu de pouvoir être un acteur de
la cité. Ce statut apporté par la citoyenneté est le résultat
d’un processus qui a commencé au moment de la Révolution
française, s’étendant peu à peu à l’essentiel
de la population.
En tant qu’association (JCLT, Groupe SOS) œuvrant dans le domaine
de la sauvegarde de l’enfance, de la protection des mineurs et luttant
contre toutes formes d’exclusion, nous pouvons nous interroger sur la
question de l’éducation et sur les valeurs fondant l’acte
éducatif.
L’éducation est avant tout une relation entre deux personnes, l’éducateur
et l’éduqué. Ces termes sont employés ici dans une
conception très large sans faire référence à un
système éducatif particulier, mais plutôt en partant de
l’idée que chaque personne, chaque citoyen est impliqué
à un degré ou à un autre, un jour ou un autre dans une
relation de type éducative. Ainsi, on peut penser que le caractère
de réciprocité à toute relation prend sa source dans la
notion d’éducation.
« Respecter la liberté du jeune »
Dans une relation éducative, l’éducateur/l’adulte/le
citoyen a le devoir de féconder les potentialités en germe du
jeune. La médiation proposée par l’éducateur/l’adulte/le
citoyen permet au jeune d’approcher la complexité de son monde
intérieur et de son environnement. Apprendre à voir, à
distinguer pour unir est un des buts de l’éducation. Cela consiste
à éveiller le jeune à sa propre conscience et à
celle de la société, à lui permettre d’exercer un
regard critique sur ce qui l’entoure et à choisir ses valeurs et
références alors qu’il subit des influences multiples. Dans
cette perspective, éduquer c’est respecter la liberté du
jeune.
Mais paradoxalement, il n’est guère facile de guider un jeune,
de lui apprendre à voir et à choisir sans réduire sa volonté.
La capacité créatrice d’un jeune ne doit pas être
négligée mais elle nécessite le temps de la maturation.
L’éducateur/l’adulte/le citoyen se doit d’animer chez
le jeune la flamme de la curiosité. Il faut lui donner le goût
d’interpréter le monde sans l’écraser par le poids
des connaissances, mais sans non plus éteindre sa soif par une approche
trop rapide et trop simple. L’œuvre éducative nécessite
alors à la fois finesse et patience.
Le jeune en construction doit être guidé hors de la sphère
du « on » et loin de la satisfaction première d’une
reconnaissance par la ressemblance et l’uniformité. Le piège
est grand de demeurer individu sans accéder à la dimension personnelle.
Contribuer à le faire sortir de l’impersonnel, du « on »,
de l’opinion, est peut-être une des tâches premières
de l’éducateur/l’adulte/citoyen. Considérer le jeune
comme une personne à part entière, c’est lui donner la possibilité
non seulement de croire en ses rêves, mais de les réaliser en suivant
l’élan de ses inspirations profondes. Combien de prétendus
éducateurs/adultes/citoyens ne bloquent-ils pas un jeune dans le déploiement
de sa personnalité en brisant ses espoirs et ses dons au nom de l’exigence
de la réalité économique ? Il s’agit de ne pas faire
grandir un jeune seulement en fonction des impératifs de l’environnement,
mais aussi en référence au vouloir de sa propre existence. L’éducation
ne peut avoir pour fin de façonner le jeune au conformisme d’un
milieu familial, social, économique ou étatique ni se restreindre
à l’adapter à la fonction ou au rôle qu’adulte
il devra jouer. Faut-il pour autant tomber dans un laisser-faire et n’encourager
que la spontanéité d’un être peu formé ? Non.
Car tout le secret de l’éducateur/l’adulte/le citoyen est
de savoir cheminer entre autoritarisme et relâchement.
La formation à un esprit critique
Le jeune, dès qu’il rentre dans une relation éducative,
se place dans la dépendance à autrui. Cette dépendance
est renforcée par la relation éducative. Comment éveiller
un jeune pour qu’il vive sa pleine liberté ? Si l’éducation
est un apprentissage de la liberté, c’est précisément
parce que la liberté ne se trouve pas toute formée au début
de la vie. Chez l’enfant, toute éducation, comme chez l’adulte,
toute influence s’exerce le plus souvent par la tutelle d’une autorité
dont l’enseignement est progressivement intériorisé par
le sujet qui le reçoit.
Quelle peut-être cette autorité, en matière d’éducation
? Il importe de ne pas imposer au jeune un quelconque dogmatisme, qu’il
soit étatique, économique, familial ou religieux. La liberté
s’acquiert par le développement de l’esprit de discernement
et par la formation à un esprit critique. Cette relation de guide ne
se réalise que dans le dialogue. Au cœur de cet acte de réciprocité
commence alors la relation pédagogique véritable. Le jeune possède
dans sa nature même les facultés d’appréhension du
réel et de la perception des valeurs. Ces interrogations mettent souvent
en lumière les limites et manques de l’éducateur/adulte/citoyen.
On n’éduque qu’avec ce que
l’on est. Ainsi, pour prétendre avoir une valeur éducative
et répondre aux exigences de l’autre, il est indispensable de connaître
et de comprendre la personne humaine en ses dimensions psychologiques et philosophiques,
mais aussi de s’attacher à découvrir la particularité
de sa personnalité et de son individualité. Néanmoins,
pour devenir lui-même le jeune a besoin de modèles, de prophètes,
d’éveilleurs. Encore faut-il que l’éducateur/l’adulte/le
citoyen trouve en lui-même les ressources correspondant à cette
exigence éducative, authenticité et connaissance de soi étant
impératives.
Toute relation n’est-elle pas déjà dans son essence même
éducative ?
L’enfant, dès sa naissance, se tourne vers le visage d’autrui
pour rencontrer un regard pouvant l’affirmer dans le début d’une
existence au départ obscure et incertaine. La conscience de soi ne peut
croître que par la relation à un être de la même nature.
Le jeune présente une grande vulnérabilité sous le regard
d’autrui et cette fragilité est renforcée dans la relation
éducative. Regarder l’autre n’est pas le mesurer et s’assurer
qu’il ne va pas nous déranger ou nous obliger à sortir de
notre orgueil et notre égoïsme. Transformer notre regard est donc
une priorité pour développer toute la perfection dont il est capable.
« Notre regard ne traduit-il pas la vérité de notre
être ? Il n’est pas que le porte-parole des yeux, écrit
Marcel Proust, mais la fenêtre à laquelle se penchent tous
les sens, il nous rappelle que tout homme peut, à sa mesure devenir un
prince… pour peu que notre regard l’y autorise. »
La première attitude d’un éducateur/adulte/citoyen doit
donc être la bienveillance et le non-jugement, tant dans l’activité
d’écoute que dans l’animation du groupe. Etre bienveillant
consiste à vouloir du bien au jeune et à l’accepter dans
sa réalité sans désir de le transformer. Le respect de
la liberté de l’autre intervient aussi de façon primordiale
dans l’attitude de l’éducateur/l’adulte/le citoyen.
Ce respect de la liberté ne doit pas nous dispenser de donner notre point
de vue, en toute authenticité. Le jeune a besoin que nous soyons vrais.
Mais, ce moment d’authenticité passé, on laisse au jeune
le soin de décider, lui faisant confiance pour juger de ce qui est bon
pour lui, dans la situation où il est.
En outre, si la relation humaine est au cœur du travail éducatif,
celui-ci devra développer des sentiments d’accueil et de compréhension.
En étant attentif au jeune, à son désir d’être
lui-même, à ses efforts pour sortir de ses problèmes, une
relation humaine s’établira. La relation d’aide n’est
pas une relation professionnelle, distante et froide. Elle est aussi vitalisante
et stimule la vie du jeune, permettant sa croissance. L’authenticité
de la personne aidante est ainsi fondamentale pour que l’on ne sente pas
un décalage entre le discours de l’éducateur/adulte/citoyen
et sa pensée véritable.
Gilles Le Bail
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