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Economie sociale et solidaire

Une autre économie est possible

Le Medef peut-il résister à l'économie sociale et solidaire ? Et si les entreprises de personnes étaient vouées à devancer les sociétés de capitaux ? Associations, mutuelles et coopératives ont des statuts bénéfiques, et le contexte économique leur est aujourd'hui favorable.

« Le libéralisme n'a qu'à bien se tenir ! » Thierry Jeantet, le président du Centre des jeunes dirigeants et des acteurs de l'économie sociale (CJDES), affiche un bel optimisme. A l'écouter, les entreprises de son secteur n'ont « jamais été autant d'actualité ». Certes, en rassemblant démocratiquement des personnes, et non des capitaux, autour de projets communs, les mutuelles, coopératives et associations qui composent l'économie sociale affichent une belle santé en ce début de siècle. Et dans les pas de ce secteur déjà ancien, la jeune économie solidaire fait progresser le commerce équitable et les monnaies locales, en France comme dans le reste du monde.

Les patrons du Medef peuvent faire leurs comptes. Le Ceges tient les siens : d'après ce Conseil des entreprises et groupements de l'économie sociale, plus de 1,8 million de salariés œuvrent dans le secteur. En d'autres termes, l'économie sociale fait travailler près de 7,5 % des actifs occupés en France. Les associations sont le principal employeur du secteur, avec plus de 1,2 million de salariés – particulièrement nombreux dans les domaines du social, et de la santé.

Et cette économie peut être performante. En France, un véhicule et une habitation sur deux sont couverts par une mutuelle d'assurance, telle que la Macif ou la Maif. Quant aux mutuelles de santé, elles protègent près de 40 millions de Français. Les banques coopératives, comme le Crédit agricole ou le Crédit mutuel, collectent près de la moitié des dépôts du pays. Et dans les « sociétés coopératives de production », l'emploi a progressé de 15,5 % entre 1997 et 2002.

Au total, l'économie sociale représenterait de 5 à 10 % du PIB français. Mais cette évaluation est délicate. Comme l'explique Alain Détolle, un rédacteur spécialisé, « tel qu'il est calculé, le PIB progresse dès qu'un accident de la route survient, puisqu'il procure du travail à un garagiste, à un hôpital... A l'inverse, les activités bénévoles des associations ne sont pas comptabilisées dans le PIB. Il nous faudrait donc de nouveaux outils statistiques pour mesurer toutes les richesses produites par l'économie sociale et solidaire ». Voilà pourquoi Guy Hascoët, le secrétaire d'Etat à l'Economie solidaire du précédent gouvernement, avait ordonné une mission pour rechercher de nouveaux « critères et indicateurs de richesse ».

L'évolution du secteur

Mais si l'impact de l'économie sociale et solidaire ne fait guère de doute, comment le secteur évolue-t- il ? Positivement, semble-t-il. La Délégation interministérielle à l'innovation sociale et à l'économie sociale (DIISES) observe ainsi une progression des parts de marché des mutuelles, dans le total des dépenses de santé ; elle voit aussi ce secteur se concentrer. Les associations, elles, sont toujours plus nombreuses : alors qu'il s'en créait moins de 20 000 par an dans les années 1970, le rythme annuel dépasse aujourd'hui les 60 000. Quant au mouvement coopératif, il est globalement stable.

Bien sûr, les coopératives de consommateurs ont perdu du terrain dans les années 1980, face aux hypermarchés. Mais la coopération bancaire ou agricole conserve un rôle éminent en France. Enfin, depuis plusieurs années, le commerce équitable (voir aussi page 26 à 28) et les finances solidaires trouvent une place nouvelle auprès du grand public. Le Medef peut donc s'interroger... Alors que l'économie traditionnelle n'en finit plus de traverser crises boursières et plans sociaux, le « tiers secteur » aurait-il des atouts insoupçonnés ? Certainement, pour le spécialiste Alain Détolle : « L'économie sociale et solidaire est un modèle économique plus efficace que le libéralisme. Notre secteur peut s'appuyer sur une mutualisation des intelligences, et sur une plus grande implication des individus. Cela donne plus de souplesse, plus d'inventivité dans le travail. Pour moi, c'est le modèle du XXIe siècle ! »

Les statuts mêmes de l'économie sociale expliquent cette réactivité. Mutuelles, associations ou coopératives, toutes ces organisations reposent sur le principe « un homme = une voix », et les bénéfices qu'elles dégagent profitent à tous leurs membres, équitablement. Cette démocratie peut donner des ailes. Ainsi, en travaillant pour le bien de leurs sociétaires, plutôt que pour des actionnaires, les assureurs mutualistes ont su apporter de nombreuses innovations dans leur secteur – la couverture des accidents survenant dans le cadre de la vie privée est l'une de leurs dernières inventions. Les associations sont particulièrement créatives : face au sida, par exemple, elles ont été vitales pour inventer dans l'urgence la prévention et l'aide aux malades, dès les années 1980...

« Une vision de long terme »

Autre avantage de l'économie sociale, elle peut travailler dans la durée. Comme l'explique Stéphane Dubuis, directeur juridique de l'Economie sociale et de l'international à la Macif, « notre secteur n'a pas d'actionnaires : il peut inscrire son action dans une vision de long terme, sans être perturbé par des préoccupations liées aux pressions des marchés financiers qui attendent des performances à brève échéance ». Là encore, les statuts mêmes du secteur permettent cette sérénité. Les associations et les mutuelles n'ont pas de capital, tandis que le patrimoine des coopératives est collectif et ne se revend pas. En d'autres termes, ces entreprises particulières « ne subissent pas ce conflit d'intérêts propre aux sociétés capitalistes », poursuit Stéphane Dubuis : « Elles n'ont pas à arbitrer entre les détenteurs de capitaux qui attendent la valorisation maximale de leurs investissements, et les clients qu'il faut aussi servir. »

Economie sociale et solidaire, enfin, se complètent. Les grandes mutuelles et banques coopératives apportent souvent leur appui financier aux actions de développement durable de l'économie solidaire. Exemple : la Fondation du Crédit coopératif a aidé un réseau de caisses coopératives d'épargne et de crédit gérées par les paysans, au Mali... Certes, les géants de l'économie sociale doivent aussi veiller à leur rentabilité. Et les militants de l'économie solidaire leur reprochent parfois un manque de soutien. Mais leur appui financier demeure précieux pour les acteurs de terrain. En retour, l'économie solidaire a apporté son petit coup de fouet aux grandes mutuelles, associations et coopératives qui pouvaient s'endormir dans leur institutionnalisation. En sonnant de nouveau la mobilisation contre les exclusions, l'économie solidaire a su remettre au goût du jour la recherche d'alternatives au libéralisme.

Le Medef se focalise sur les privilèges

Le Medef peut donc être agacé... En juillet 2002, le Mouvement des entreprises de France distinguait précisément d'autres atouts de l'économie sociale, dans son rapport « Concurrence secteur public/secteur privé : pour de nouvelles règles du jeu ». Pour le Medef, le tiers secteur aurait surtout des privilèges, fiscaux notamment, qui fausseraient la concurrence avec les entreprises libérales. Le patronat proposait donc de supprimer « la distinction entre une économie marchande et une économie dite “sociale” dont les comportements se sont fortement éloignés des principes fondateurs ». A la Macif, Stéphane Dubuis réfute l'existence de tels privilèges : « Aujourd'hui les mutuelles d'assurances sont soumises au droit commun des sociétés, notamment en termes d'imposition. » Certes, au-delà des mutuelles, certaines formes de l'économie sociale et solidaire conservent encore quelques derniers privilèges. Les « sociétés coopératives de production » sont, par exemple, exonérées de taxe professionnelle. Mais ces avantages peuvent être légitimes ; le député européen vert Alain Lipietz estime ainsi « que tout ce qui conduit à recréer du lien social [...] justifie l'obtention de prérogatives fiscales ou réglementaires » (1).

Du reste, si elle tire profit de ses statuts, l'économie sociale et solidaire s'appuie aussi sur un terreau favorable en ce début de XXIe siècle. Comme le résume Guy Courtois, l'un des fondateurs de Finansol, le label de l'épargne solidaire, « les mentalités changent aujourd'hui. De plus en plus de gens souhaitent vivre autre chose, que ce soit en tant que producteurs – en montant des projets de développement durable, par exemple – ou en tant que consommateurs – en achetant bio ou équitable... Les thèses du sociologue Abraham Maslow peuvent l'expliquer : une fois ses premiers besoins vitaux satisfaits, l'homme peut se montrer plus attentif à l'éthique. » Au CJDES, Thierry Jeantet en convient : « Les acteurs économiques réalisent que le compromis entre capitalisme et travail n'existe plus : la reprise économique ne vient pas, le libéralisme est en crise. Le scandale Enron ou les licenciements de Moulinex nous l'ont récemment rappelé. Aujourd'hui, d'anciens salariés de Lu envisagent ainsi de créer une coopérative de production... »

Au fond, le tiers secteur profite peut-être d'un double appel d'air. D'un côté, le libéralisme produit toujours plus d'exclusions sociales et d'inégalités ; l'économie sociale et solidaire se doit donc de répondre à de nouveaux besoins. De l'autre, le service public se rétrécit d'année en année, et des prestations autrefois assumées par l'Etat doivent être proposées par les associations ou les mutuelles. Bien sûr, l'économie sociale et solidaire « n'est jamais demandeuse de ce recul de l'Etat », comme le souligne Thierry Jeantet. Mais la nature a horreur du vide. Le Medef conseillera-t-il un jour d'investir en masse dans l'économie sociale et solidaire ?

Olivier Bonnin

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Cet article est paru dans Interdépendances n°51 - Octobre 2003.

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