Il n’existe pas de société humaine sans violence ni délinquance.
Chacune tente de résoudre ces problèmes, dans le cadre de son histoire
et de sa culture, selon des principes fondés sur le développement
de ses réalités économiques et sociales.
C’est ainsi que la société française de l’après seconde guerre mondiale
s’est dotée d’une législation humaniste d’intégration des mineurs
déviants. « La France n’est pas assez riche d’enfants pour qu’elle
ait le droit de négliger tout ce qui peut en faire des êtres sains
», affirmait le préambule de l’ordonnance du 2 février 1945. Depuis
cette date, jamais le législateur n’a remis en cause cette loi qui
précise que « l’éducation est la règle, la sanction l’exception
». Il s’est contenté de la mettre à jour, la complétant ainsi sans
jamais en dénaturer l’esprit, bien que des tentations sécuritaires
aient souvent fait pression. Ce cadre juridique conçoit le délit
comme une faute pardonnable et chaque individu mineur se voit offrir
une chance de construire un projet personnel d’intégration dans
la société. Il ne permet pas de comprendre ce qui fonde et motive
la délinquance des mineurs. Or, sans la compréhension de ce qu’est
un adolescent, sans l’appréhension de son histoire personnelle,
incluse dans son histoire familiale et dans la réalité sociale de
son environnement, il serait difficile d’agir sur ses dysfonctionnements
et de l’aider à l’ouverture d’une perspective positive pour son
avenir.
C’est la relative maîtrise de ces éléments d’information par l’équipe
éducative en charge des mesures concernant un mineur qui va constituer
la charnière de l’action éducative.
Restaurer la confiance en soi pour retrouver celle des autres
La vie des jeunes délinquants est souvent caractérisée par des
histoires personnelles très douloureuses, dans un contexte familial
chaotique. L’absence de reconnaissance et de projet de vie positif
pour un enfant l’isole dans un univers de méfiance à l’égard des
autres. Sans repères sociaux ni valeurs morales, ces jeunes se confrontent
aux dures réalités de la survie, ne se reconnaissant que dans leurs
pairs, plus violents qu’eux : les seules valeurs reconnaissables
dans le rapport à l’autre sont les rapports de force et de soumission.
La seule nécessité est la satisfaction du besoin immédiat, quelle
qu’en soit la nature.
S’impose dès lors, pour les équipes éducatives, l’urgence vitale
d’établir un lien entre le jeune et les adultes en charge de sa
personne. Ce lien ne peut reposer que sur la confiance rétablie
du jeune envers les adultes, rarement acquise d’emblée. Elle se
construit au jour le jour, toujours soumise à des épreuves, toujours
remise en cause. Il serait prétentieux et vain d’imaginer faire
en un jour ce que les parents n’ont su ou pu faire en plus de quinze
ans ! Cette confiance ne saurait reposer que sur des mots, car c’est
dans les actes qu’elle peut se vérifier. Il ne faut jamais mentir
à ceux que l’on aide : c’est au dépend, toujours, de toute vraie
relation durable.
Partant d’une relation duelle, c’est-à- dire d’un échange entre
un adulte référent et un mineur pris en charge, il est indispensable
dans des délais raisonnables de parvenir à une relation de duo,
c’est-à-dire à l’établissement d’un intérêt commun, d’une démarche
commune, entre cet adulte et ce mineur. Ce premier pas, c’est l’abandon
de l’esprit d’assistance pour deux objets (l’adulte et le mineur)
et la construction, fondamentalement positive, d’un accompagnement
entre deux sujets (l’éducateur et le jeune) s’épaulant l’un, l’autre,
dans la construction d’un projet commun.
Etre utile à soi-même pour être utile aux autres
Cet accompagnement doit reposer sur des valeurs et des méthodes
qui responsabilisent le jeune lors de son travail de réinsertion,
et, au-delà, qui le dotent « d’armes » pour continuer seul ensuite.
Apprendre à travailler par objectif, exciter sa curiosité, développer
son ouverture d’esprit, voilà la tâche des jeunes. Enseigner des
valeurs d’exigence, de courage et de loyauté, d’indépendance, tel
est l’ouvrage de l’éducateur. Soutenu par un travail thérapeutique
offrant l’opportunité d’un « retour sur soi » et donc d’une compréhension
de sa problématique, ces efforts conjoints de l’adulte et du jeune
conduiront ce dernier à s’autoriser à vivre. Pour ces jeunes handicapés
sociaux, cela revient à transformer les dettes accumulées au cours
de leur courte vie en dons généreux au monde qui les accueille.
Parti d’un individualisme de survie, chacun d’entre eux s’approprie
alors ce projet collectif de vie en société. Ce que notre époque
nomme « la citoyenneté » ! C’est le pari éducatif que nous tenons.
Danielle Berton
et Hassan Fekkak |