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Symposium anniversaire de SOS Drogue International

Vingt ans d'innovations et de soins en danger

SOS Drogue International a fêté fin novembre 2004 ses vingt ans en co-organisant avec le Conseil de Senlis le « Symposium international de Paris sur les politiques de drogue ». Dans l'hémicycle du conseil régional d'Île-de-France où se tenait la conférence, réalités locales et cadre international ont été confrontées. La rigidité du cadre multilatéral met aujourd'hui en péril la capacité à innover desprofessionnels de l'intervention en toxicomanie.

Des champs afghans aux rues de Vancouver, de l'altiplano andin aux consommateurs de Paris, de Lisbonne ou de Londres, la situation des drogues, ses réalités locales et ses contraintes internationales ont été débattues et analysées au cours du Symposium international de Paris. Cette conférence, organisée par SOS Drogue International et le Conseil de Senlis – l'institut international de réflexion sur la politique des drogues –, est le fruit d'une collaboration engagée il y a plus de deux ans entre ces deux organisations. De ces échanges est né un constat : les situations locales sont étroitement liées au cadre international ; il était donc urgent de mettre en évidence cette interaction, lors par exemple d'un événement international qui réunirait décideurs locaux, responsables internationaux et experts.

L'anniversaire de SOS Drogue International a fourni l'occasion idéale de mettre ce projet en pratique et le Symposium a été accueilli à Paris les 25 et 26 novembre 2004 dans l'hémicycle du conseil régional d'Île-de-France, grâce à l'invitation et à l'engagement de Jean-Paul Huchon, son président. La conférence a été ponctuée de temps forts et de témoignages saisissants, mettant en évidence les difficultés liées à la mise en place de dispositifs innovants comme les salles d'injection ou les programmes de prescription médicale d'héroïne. Le travail de terrain et les analyses scientifiques se sont rejoints pour identifier les blocages, qui ne sont plus aujourd'hui que de nature politique. Ils dépendent pour beaucoup de la ligne tenue par l'Organe international de contrôle des stupéfiants (OICS) et par l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), qui subissent une pression grandissante des Etats-Unis pour le maintien et le développement du tout répressif.

Tour d'horizon des politiques nationales

Ce symposium a donc été l'occasion d'entendre les spécialistes échanger avec une grande liberté de ton leurs points de vue sur la situation et sur les réponses publiques les plus adaptées face aux drogues et à leur consommation. On a pu par exemple assister à un riche échange entre le D r Didier Jayle, président de la Mission interministérielle de lutte contre la drogue (Mildt), et Vitalino Canas, député portugais et secrétaire d'Etat en charge de la politique des drogues de 1995 à 2002. Ce dernier a décrit le processus politique qui lui a permis d'aboutir à la dépénalisation de la consommation de toutes les drogues et en a évalué les bénéfices tant du point de vue sanitaire que de celui de la sécurité. Le D r Jayle a de son côté évoqué l'étude par ses services de la possibilité d'ouvrir un programme de prescription d'héroïne en France, plus conforme selon lui à l'espritdes conventions internationales que la création de simples salles d'injection.

Pour sa part, Philip Owen, maire de Vancouver de 1993 à 2003, a exposé comment il a pu ouvrir dans sa ville la première salle d'injection d'Amérique du Nord, malgré l'opposition bruyante du gouvernement des Etats-Unis et une certaine résistance de la part des forces de l'ordre locales. Là encore, une stratégie politique et une détermination sans faille ont été nécessaires pour défendre ce qui est aujourd'hui un succès apprécié tant par la population que par les différents corps constitués. Philip Owen a encouragé la ville de Paris à ne pas relâcher ses efforts auprès des autorités françaises pour aboutir à l'ouverture de dispositifs similaires dans la capitale. Le D r Muhammad Zafar, directeur de la réduction de la demande au Bureau de la lutte anti-narcotique d'Afghanistan, s'est lui prononcé contre les campagnes d'éradication forcée que prépare une partie de la communauté internationale pour son pays, arguant avec Francisco Thoumi, le fondateur du Drug Policy Institute de Bogota, qu'elles n'ont eu d'autre effet en Amérique latine que de nuire gravement à l'environnement et aux paysans pauvres, sans réduire la quantité de drogue disponible sur le marché noir. L'éradication des cultures de pavot peut d'ailleurs paraître paradoxale lorsque l'on connaît la pénurie d'opiacés analgésiques, notamment de morphine, que connaissent les hôpitaux du monde entier. Sans doute y aurait-il l'amorce d'une solution au problème de la production d'opium en Afghanistan si les pays industrialisés consentaient ce que leurs industries pharmaceutiques s'approvisionnent dans les régions traditionnelles de production et non en créant de nouvelles cultures là où il n'en existe pas.

Lors de la session consacrée aux liens entre le terrorisme et le trafic de drogues, il est apparu aux experts présents que si les deux phénomènes profitent de structures et de pratiques communes à l'univers des activités informelles, il n'existerait pas de convergence structurelle, comme l'ont démontré l'économiste Loretta Napoleoni et le Pr Gwyn Prins de la London School of Economics. Toutefois, l'existence de trafics illégaux de drogues pèse en faveur de la pérennisation de certains réseaux et structures utilisés par les groupes terroristes.

Contre la méthode répressive, l'innovation en danger

Du côté des intervenants issus d'organisations internationales, Danilo Ballota, de l'Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (OEDT), a confirmé l'enracinement de la consommation de drogues en Europe, une tendance décrite dans le dernier rapport sur l'état du phénomène dans l'Union. Isabel Faria de Almeida, du Bureau de coordination de la lutte anti-drogue de la Commission européenne, a décrit la stratégie européenne et les défis qui l'attendent. Raymond Kendall, le secrétaire général honoraire d'Interpol et Tony White, l'ancien directeur de la réduction de l'offre du Programme des Nations unies pour le Contrôle international des drogues ont dénoncé le cadre international actuel qui oriente beaucoup trop de ressources vers la répression alors que l'inefficacité de cette approche est démontrée si on la compare aux bénéfices apportés par l'action sociosanitaire. Le D r Massimo Barra, vice-président de la Fédération internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, a renchéri pendant un discours prononcé pendant l'un des deux dîners officiels en appelant la communauté internationale à se laisser « guider par la lumière de la science, non pas par l'obscurantisme, l'ignorance et la peur ». Il est impératif, selon le D r Barra, de cesser de considérer l'usager de drogue comme un délinquant pour lutter efficacement et humainementcontre les épidémies mortelles, comme le sida et les hépatites.

Des discussions nourries ont eu lieu en marge des sessions, avec notamment l'évocation des programmes de prescription de cocaïne pour les usagers problématiques de crack et des formes qu'une telle expérimentation pourrait prendre à Paris. Les équipes des structures de SOS Drogue International comme le « Sleep-in » ou le nouveau « 110, les Halles » se sont illustrées pendant les échanges pour regretter le manque de courage politique en Europe face à la guerre américaine contre la drogue qui ne fait qu'aggraver la situation sanitaire, en pénalisant les usagers sans être efficace contre l'augmentation du niveau de consommation.

En conclusion de ce symposium, il est apparu que le cadre international influence de manière très importante les situations locales. L'inverse n'est pas vrai puisque les institutions onusiennes en charge de l'interprétation des conventions restent très conservatrices et résistantes à intégrer dans les pratiques à diffuser les dispositifs les plus novateurs – notamment ceux développés en Europe et au Canada –, à tel point que l'innovation est, aujourd'hui plus que jamais, en danger.

L'ensemble des acteurs du terrain prend aujourd'hui conscience d'avoir atteint les limites de ce cadre tout en faisant état de la nécessité d'étendre les possibilités d'expérimentation. Ils attendent, comme Raymond Kendall, Vitalino Canas, Massimo Barra et l'ensemble des intervenants au Symposium, une réforme profonde et audacieuse de ces politiques dont l'échec est désormais patent, pour enfin arriver à une gestion dépassionnée et rationnelle des drogues et des addictions. Ces réformes devront être fondées sur des stratégies évaluées et non plus sur la religion de l'interdit pénal. L'examen du cadre multilatéral par l'Assemblée générale des Nations unies qui doit avoir lieu en 2008 sera une occasion exceptionnelle de procéder à ces réformes urgentes.

Par Guillaume Fournier, consultant scientifique, Conseil de Senlis.

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Cet article est paru dans Interdépendances n°56 - Janvier 2005.

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