Mayotte : une barrière à la délinquance, un chemin vers l’avenir

Accueil / Actus / septembre 2022

À Mayotte, l’École Accueil de Jour (EAJ) Narisome du Pôle Insertion et Vie Sociale de l’association Mlezi Maore est un lieu d’éducation pour les enfants non scolarisés. Si derrière les rires cristallins des enfants accueillis, plane bien souvent une triste et difficile réalité sociale, l’espoir d’un avenir meilleur guide le quotidien des enfants, familles et professionnels.

Crédits photo : Bertrand Hagenmuller

Le 31 août 2021, au matin. Il fait déjà chaud, et seuls quelques minces nuages blancs parsèment le ciel bleu. Un mini-bus s’arrête, dépose les enfants devant l’Accueil de Jour, pour la première fois cette année scolaire. C’est la rentrée ! Dorénavant, chaque jour de cours, ce sera le même rituel. Un service de bus gratuit parcourra l’île pour aller chercher les enfants, âgés de 6 à 12 ans, qui viennent des quatre coins de l’île, sans discrimination géographique. Les voix enfantines entonnent en chœur un chant, à moitié en français, à moitié en shimaore, la langue historique de Mayotte :

Bonjour, bonjour à tous

Bonjour, bonjour à tous

Nous sommes heureux de vous rencontrer,

Nous sommes heureux de chanter.

Jeje, jeje wanyu,

Jeje, jeje wanyu,

Rijiviwa vo raparana

Rijiviwa vo himba ho.

 

« Alors les enfants ce matin, on va revoir un petit peu l’alphabet ». La voix de Yoann, chef de service de l’École Accueil de Jour prend le dessus sur les bruits de l’environnement. Car la salle de classe est très ouverte. Elle ressemble plutôt à un préau : des poutres soutiennent un grand toit, prêt à protéger les enfants en cas d’intempéries. Privilège des températures mahoraises, plus chaudes qu’en métropole ! L’essentiel y est : un tableau blanc, des panneaux qu’on retrouve dans toutes les salles de classe, qui rappellent l’alphabet et les chiffres. La classe commence.

Petite révision des voyelles : « U de Ursule, qui fait uuuuuh sur son cheval ». Les enfants sont studieux pour cette rentrée. Ils répondent en chœur aux questions de Yoann, et beaucoup lèvent le doigt pour se porter volontaires à aller au tableau. « Certains enfants qui viennent ici étaient déjà insérés dans des voies menant vers la délinquance, et ils se retrouvent à lire, à écrire, à voir qu’ils sont capables. » explique Yoann.

À la pause, les enfants jouent dans le sable brun, sur la plage. L’accueil de jour est seulement à quelques mètres de l’Océan Indien. L’une des enfants, Réhéma, nous explique à quoi sert l’école, selon elle : « C’est pour étudier et pour pas qu’on devienne des délinquants. Et pour que nos mamans nous aiment ». Plus tard, elle aimerait travailler à l’hôpital. « Si jamais ma mère elle est malade, ou ma grande sœur ou d’autres enfants, je pourrai les soigner à l’hôpital ».

Je dis à mon équipe : nous sommes des fantassins. Nous sommes en première ligne, c’est nous qui tenons le front, et le front de la solution ! Pas le front de la répression, pas le front de l’exclusion, le front de la solution par l’éducation.

Yoann, chef de service de l'EAJ Narisome

Ensuite, c’est mathématiques. « Qui peut me dessiner ici 4+4 ? » demande Machichi, l’enseignant. À Mayotte comme ailleurs, les maths ne font pas l’unanimité… Réhéma se prend la tête à deux mains : « Je ne comprends pas » soupire-t-elle d’un air désabusé. Mais se retrouver face à des calculs en cours, c’est une réelle chance. « Il y a tellement de choses à faire à Mayotte, pour combler ce retard, il faudrait des années. Je dirais des décennies ! » explique Yoann.

Machichi a conscience de son rôle dans ce long chantier : « Pour moi, la protection de l’enfance, c’est déjà permettre à l’enfant d’être scolarisé. Lui donner les bases pour réussir. Être quelqu’un, c’est avoir une place dans la société. Être fier de soi ! »

Après les cours, le bus revient chercher les enfants, pour les déposer près de chez eux. Ils reviendront au même rythme que les enfants d’une école de droit commun : l’École Accueil de Jour fonctionne les lundi, mardi, jeudi et vendredi avec des cours à la journée, 36 semaines par an, avec les mêmes vacances scolaires, pour préparer les enfants à ce rythme et assurer une véritable continuité.

C’est l’heure d’aller à la rencontre des parents, un maillon essentiel pour les équipes de l’accueil de jour. « Avant que l’enfant ne soit ici et qu’il devienne un élève, il faut d’abord que ses besoins premiers d’enfant soient couverts. » Pour cela, les professionnels rendent visite aux domiciles des familles, pour se rendre compte des conditions de vie concrètes des enfants. Est-ce qu’il y a assez de nourriture ? Qu’est-ce qui pourrait les aider ? Autant de questions qui sont posées aux enfants. L’équipe n’hésite pas, si besoin, à les réorienter vers d’autres associations qui proposent de l’aide alimentaire, vestimentaire, un toit…

Si on a eu la chance d’être scolarisés, c’est à nous de bosser deux fois plus dur pour réussir. Je le prends comme un devoir, parce que je suis le pilier de mes parents, de ma famille. Si demain, je réussis, ma mère quand elle me verra passer sur la route elle dira : Elle c’est ma fille ! Elle a réussi sa vie !

Aïcha, service civique

Pour les parents aussi, l’École Accueil de Jour est un lieu qui fait vivre l’espoir d’un futur meilleur. Un lieu où les personnes se rencontrent. La structure reçoit des enfants qui viennent de plusieurs villages. Yoann en est fier : « À Mayotte, ça veut dire beaucoup de choses. Parce qu’il y a des conflits intervillages. On a réussi à casser ça ! Et à faire qu’ils puissent vivre ensemble, faire des choses ensemble, s’apprécier ensemble. Même à la fête de l’école, leurs parents étaient assis ensemble ! Choses qui sont inconcevables en dehors de ça. »

 

 

Accéder aux besoins les plus fondamentaux, trouver une confiance en l’avenir, apprendre à vivre ensemble… Le quotidien de l’accueil de jour nous rappelle avec humilité et ténacité le pouvoir de l’accès à l’éducation. Une leçon à partager.

Depuis mars 2021, L’EAJ a reçu 167 enfants dont 69 ont pu intégrer une école de droit commun. Il travaille en partenariat avec les communes Et le rectorat. La Direction régionale de l’Economie, de l’Emploi, du Travail et des Solidarités est un partenaire incontournable qui permet À ce projet d’exister. Dans l’attente du retour du financement du dispositif pour l’année scolaire 2022/2023, l’école accueillera à minima 16 enfants.

L’École Accueil de Jour Narisome est un service de Mlezi Maore, qui a rejoint le Groupe SOS en 2009. Acteur majeur du social et du médicosocial à Mayotte, l’association intervient dans les champs du handicap, de la jeunesse, des solidarités, de l’insertion et vie sociale, et de l’accès aux soins. Forte de ses 600 professionnels, l’association a mené des actions envers 39 480 bénéficiaires en 2021.

 

Facebook
Twitter
LinkedIn