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Addictions : avant le soin, l’accueil inconditionnel – CAARUD Adissa

5 octobre 2026 • ACTUALITÉS

C’est une petite maisonnette en plein cœur d’Evreux. Au rez-de-chaussée, un salon, quelques fauteuils, un ordinateur, une cuisine, un petit jardin avec abri et bancs. Accueillant, c’est un adjectif qui définit le CAARUD Adissa dès le premier coup d’œil. C’est aussi ce qui définit la philosophie même de ce centre qui, bien souvent, est le tout premier lieu où des personnes souffrant d’addiction, en très grande précarité ou non, trouvent un soutien. Immersion.

9h30, des premières personnes se pressent devant la grille. Grégory est le premier arrivé, très vite suivi de Thierry, Ptit Seb, Smarty et bien d‘autres. En rentrant par le petit jardin, le rite est le même : grandes accolades, rires, petites piques, personne n’y échappe. Les grands sourires s’échangent avec Alexandra, Clotilde et Timo, l’équipe sociale, Aurélie, l’infirmière, autant qu’entre les usagers de l’établissement. Ali, qui revient d’un mois de vacances au Maroc, est accueilli en grandes pompes. La maison si calme quelques minutes avant devient rapidement animée, alors que la musique et un jeu de cartes se lancent à l’intérieur. Café, pain beurré, thé… le petit déjeuner attire, sous l’œil bienveillant d’Alexandra, travailleuse sociale postée derrière le comptoir de la cuisine. Elle note les prénoms ou pseudos de chaque personne qui arrive.

Soigner ne peut se faire par la contrainte

Pourquoi des pseudos ? Parce que chacun a le droit d’être anonyme ici. Une petite règle qui semble anodine, mais à l’image d’un vaste et difficile numéro d’équilibriste auquel le CAARUD se prête chaque jour. Accueillir les personnes en situation d’addiction sans imposer d’objectif. Particulièrement, sans obligation de rentrer dans un parcours de soin ou de sevrage. Certaines personnes consomment depuis des années, certaines un seul produit, d’autres plusieurs, et d’autres souffrent d’addictions sans produits. Les contraindre à quoi que ce soit – réduire, arrêter, est contre-productif. Thierry, qui vient régulièrement depuis 4 ans, le dit lui-même « moi si on me dit – ne viens pas si tu bois, je pense que je ne viendrai pas là. Je vais rester dans la rue, je vais me dire en fait, cet endroit ça ne me sert à rien”. Il l’affirme : l’alcool, il n’arrête pas. Mais quand il est arrivé, il fumait aussi du cannabis : « ça, je ne voulais plus continuer. J’ai discuté avec l’infirmière, qui m’a conseillé, qui m’a dit de faire attention à moi et de ne pas se sevrer d’un coup. Je ne savais pas que ça pouvait être dangereux. J’ai réduit peu à peu, maintenant, j’ai arrêté. Et ça j’en suis fier ! ».

Qu’est-ce qu’un CAARUD ?

Le Centre d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogue (CAARUD) s’adresse à des personnes qui ne sont pas encore engagées dans une démarche de soins ou à celles dont les consommations les exposent à des risques majeurs (infections, notamment hépatite C, VIH, accidents, etc…). Une attention particulière est portée aux personnes les plus éloignées du système de soins. Il s’agit d’un lieu d’accueil collectif et individuel, anonyme et gratuit. Par des informations et des conseils personnalisés, l’objectif est de réduire les risques et dommages liés à leur consommation et d’améliorer leur situation sanitaire et sociale. Une équipe de professionnel.le.s (travailleuses et travailleurs sociaux, infirmier.ère…) est disponible pour toutes questions relatives à la santé, aux consommations et aux traitements, et pour distribuer gratuitement du matériel propre pour réduire les risques liés à la prise de substances.

En savoir plus sur le Caarud Adissa

Les évolutions peuvent être très lentes, et si les personnes viennent ici depuis parfois plusieurs années, l’équipe du CAARUD est pleine de patience. « Il faut se rendre compte que pour certains, on est à des années lumières de parler d’une réinsertion dans la société, de retrouver un logement, un emploi, ou juste d’aller à un rendez-vous ! » explique Timo. Alexis, par exemple, a mis 3 ans avant d’accepter ne serait-ce que d’aller chez le médecin. L’infirmière après de nombreux entretiens préparatoires, l’a accompagné à plusieurs reprises lors de ces rendez-vous médicaux. A l’inverse, certains ont une situation beaucoup plus stable. Célia résume parfaitement la diversité des parcours de vie qui se réunissent ici. « Les gens ne savent pas pourquoi nous on prend des produits. Y’a une raison, y’a des traumas. C’est pour ça qu’on sort pas de l’addiction comme ça, c’est pas un problème solitaire. Moi j’ai perdu 2 enfants, mon conjoint après 19 ans de mariage, et je suis devenu sans domicile. Après, tu plonges, tu subis plein de trucs, de la violence. Mais pour d’autres, ça n’a rien à voir. Mais y’a toujours une raison. » L’histoire de Jean-Camille, est effectivement très différente. Il avait un travail, un logement, quand il a commencé à consommer, et une famille qui est toujours autour de lui. « Quand ma fille est née, j’ai perdu pied en fait. J’étais pas prêt. Ça m’a fait vriller. Tout simplement. J’ai consommé quasi tous les jours, je suis devenu fauché, je pouvais plus traîner avec mes proches d’avant, donc je m’en suis trouvé des nouveaux qui partageaient la même chose que moi. » Ludovic, un autre usager, complète « C’est souvent comme ça, tu te crées un mauvais cercle. Tu dois trouver de nouveaux amis, qui font comme toi et qui ne te jugent pas parce que tu te drogues. Mais avec eux, tu plonges et t’y reste ». Pourtant, Ludovic comme Jean-Camille, Célia comme Thierry n’y sont pas « restés ».

Pourquoi tu viens au CAARUD Adissa ?

Jean-camille, au centre d'une discussion

Jean-Camille

 

“Il y a une très bonne aide. Après, au fil des mois et des années, on est un peu une famille, on va dire. Voilà, tout simplement. Mais sinon, après, il y a tout ce qui est accompagnement dans les papiers et tout ça. Même, je ne sais pas, on est bien ici, en fait. Je ne sais pas comment dire. Je préfère être ici que traîner dehors et faire n’importe quoi ou quoi que ce soit. C’est très bien, en fait.” 

Celia, personne en situation d 'addiction accompagnée au CAARUD Adissa

Célia

 

“Il n’y a pas que le déjeuner. C’est les activités, les rencontres, se retrouver, ça fait du bien. Même quand je suis chez moi, si je vais pas bien, je vais appeler le CAARUD, j’aurai Timo ou Aurélie ou n’importe quelle personne qui travaille ici. Ils me répondent, ils sont là à l’écoute.”

Smarty, assis sur un escalier

Smarty

 

“C’est du personnel super. Il n’y a rien à dire. Dans l’encadrement, il n’y a rien à dire. Il y a des tensions, des fois, entre les patients. Mais jamais envers le personnel. Moi, quiconque s’en prendrait au personnel, je fais barrage. On n’a pas tous la même nature, et c’est pareil pour les professionnels. On a de la chance de les avoir eux.”

Thierry discute avec la socio esthéticienne

Thierry

 

“C’est un bon concept. Ça aide les gens à arrêter les trucs. Ça aide. Surtout pour les démarches administratives. Il y a aussi des activités pour éviter de traîner dans la rue toute la journée.”

S’adapter aux parcours et envies des personnes en situation d’addiction, pas l’inverse

Ils ont connu le CAARUD par bouche-à-oreille, parce que des connaissances à eux y allait. Tous n’ont pas adopté l’établissement directement. Thierry disait même ne pas vouloir le fréquenter. « Je passais devant, je m’arrêtais surtout pas. Pour moi, c’était un centre de personnes avec qui il ne faut pas traîner, des toxicos quoi. Je me disais : mais je ne suis pas comme ces gens-là moi. Mais en fait une fois je m’y suis arrêté, parce qu’un pote a insisté. Et peu à peu j’ai appris à apprécier, on m’a accueilli sans me juger ». Un témoignage qui en dit beaucoup sur ce qui fait la force du CAARUD, pour accompagner des personnes aussi différentes, dans leur situation actuelle comme dans leur vécu. “On a tous chacun une addiction, les substances, l’alcool, la drogue, le jeu. Moi j’ai une addiction, comme tout le monde ici, mais c’est autre chose.” témoigne Ali, qui veut rester secret sur la nature de son addiction. “J’en parle avec les travailleurs sociaux, et ça m’aide.”

“Moi comment je résume ce qu’on fait ici, ça tient en un seul mot. La considération.” explique Timo. “Ça veut dire que les usagers ne sont pas juste des gens qui viennent au CAARUD. Les usagers sont le CAARUD. » Car souvent, les personnes ont connu ou connaissent d’autres structures sociales en parallèles. Mais toutes n’ont pas autant de souplesse et d’adaptabilité aux parcours de vie des personnes. Et Timo sait de quoi il parle : il l’a vécu.

Car il n’est pas un travailleur social comme les autres. Il a le rôle de « médiateur de santé pair », souvent appelé « pair-aidant » dans le milieu. C’est lui-même un ancien consommateur, tombé dans l’addiction. Cocaïne, héroïne, cannabis, il était « polyconsommateur ». « Mais l’alcool, c’était mon bébé » comme il le dit lui-même. LE produit pour lequel il était prêt à tout. Celui qui lui a été le plus dur d’arrêter, aussi. Il se rappelle même la date de son dernier verre : le 29 septembre 2015. « J’ai été embauché parce que je suis une ancienne personne addict, et donc le message donné aux usagers, c’est que je connais leur situation, j’apporte une vision complémentaire des autres travailleurs sociaux « . Face aux difficultés qui peuvent survenir, aux tensions qui font partie de la vie en collectif…Timo sait réagir.  » Il faut un certain recul, j’ai envie de dire, pour pouvoir vivre, des choses comme celles-ci... »

L’addiction : un long combat, où le jugement n’a pas sa place

Timo sait à quel point revenir d’une addiction est un long chemin, qui n’est jamais complètement terminé. « J’ai commencé l’alcool en quatrième. Au début, c’était impensable de me considérer comme alcoolique. Quand j’ai compris que j’avais une addiction, ça a été très, très, très dur. Vraiment, la bataille la plus dure, réellement, c’est quand tu prends conscience que tu as envie d’arrêter. J’ai été sevré. J’ai rechuté. J’ai arrêté. J’ai repris. C’est ça, le combat contre l’addiction« . Il le sait, que le chemin du rétablissement n’est pas linéaire. « Même si c’est des petites graines qu’on plante, si un jour, ça germe, tant mieux. Mais si ça ne germe pas, on replantera, il n’y a pas de souci. L’important, c’est que la personne en ait envie. Et entre temps, on s’assure qu’elle puisse garder un maximum de santé, de lien social. »

Thierry (à gauche) et Timo

Chacun avance donc à son rythme. Jean-Camille, qui consommait pratiquement tous les jours de la cocaïne en 2011, ne cache rien : “On va dire que je ne suis pas encore sur le point de stopper, mais ça a été réduit.” Thierry ne consomme plus que de l’alcool, mais ne pense pas l’arrêter pour l’instant. Ali pense qu’il ne sera jamais complètement éloigné de son addiction : “J’ai senti une évolution, je sens que je suis moins dépendant. Mais on peut pas éradiquer complètement ça. On a l’impression que ça reste à vie. On peut pas lutter totalement contre ça.” En attendant que chacun.e trouve sa force pour essayer de mieux maîtriser ou réduire sa consommation, l’équipe du CAARUD fait son travail, patiemment, pour limiter les risques associés à chaque addiction. Et qu’importe les querelles qui pourraient survenir, les rechutes ou la lenteur des évolutions. L’équipe du CAARUD s’efforcera toujours d’accueillir le lendemain chacun et chacune comme le matin-même : avec des sourires, de la chaleur et surtout, sans jugement.

Pour minimiser les risques de santé, le CAARUD distribue gratuitement du matériel propre adapté aux usages. Pipes à crack, seringues, mais aussi de la naloxone, un médicament à administrer en urgence en cas d’overdose. 

On accueille aussi les animaux au CAARUD ! Princesse est une habituée.
Parfois des grands éclats de rire, parfois des montées en tension. C’est la vie du CAARUD que l’équipe sociale doit gérer au quotidien.

Parfois des grands éclats de rire, parfois des montées en tension. C’est la vie du CAARUD que l’équipe sociale doit gérer au quotidien.

Au CAARUD, on propose des services de première nécessité : douche, lave-linge, petit-déjeuner… Une grande bouffée d’air quand on vit à la rue. Tout ça dans la bonne humeur de l’équipe sociale. De gauche à droite : Alexandra et Clotilde (travailleuses sociales), et Timo, médiateur de santé pair.

Au CAARUD, on propose des services de première nécessité : douche, lave-linge, petit-déjeuner… Une grande bouffée d’air quand on vit à la rue. Tout ça dans la bonne humeur de l’équipe sociale. De gauche à droite : Alexandra et Clotilde (travailleuses sociales), et Timo, médiateur de santé pair.
L’équipe sociale est également là pour une aide administrative. Accès aux droits, rendez-vous médicaux, lien avec d’autres structures...

Le 8 américain : un jeu devenu une tradition au CAARUD. Celui ou celle qui gagne 3 parties dans la même journée gagne la Couronne. Ludovic, au centre, a un peu tendance à tricher…
Les jeudis après-midi, c’est “l’après-midi des usagers”. Aujourd’hui, une socio-esthéticienne vient prendre soin de ces personnes qui, bien souvent à la rue, le vivent comme une bulle et un moment d’apaisement.

caarud Adissa - accueil

"Mon travail, c'est avant tout l'accueil. Qu'ils puissent se sentir à l'aise, qu'ils puissent venir ici trouver un lieu de neutralité par rapport à ce qui peut se passer dehors." Timo, médiateur de santé pair

Nos propositions pour un meilleur accompagnement des addictions

Alors que les addictions représentent plus de 265 milliards d’euros de coût social chaque année en France, la prévention reste le parent pauvre des politiques publiques : elle représente aujourd’hui moins de 1 % des dépenses de santé.  

Pour le Groupe SOS, ce déséquilibre n’est plus tenable. A travers ce manifeste, il défend une autre approche : une politique fondée sur la prévention, la réduction des risques, l’écoute, l’accès aux soins et la reconnaissance du pouvoir d’agir des personnes concernées. 

Découvrez le manifeste  

 

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