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décembre 2006
LE NORD-EST DE PARIS est un territoire de « banlieue » conforme à son carcan étymologique : « Situé dans un rayon d’une lieue autour de la ville et soumis au ban (juridiction) de cette ville. Le ban est aussi une condamnation à l’exil, au bannissement (du lieu que sont les centres-villes ici) » (2).
« Ceinture rouge » de la capitale, ce petit département a accueilli massivement la main-d’œuvre de province au début du XXe siècle, les travailleurs immigrés au terme de la Seconde guerre mondiale et les classes populaires parisiennes depuis 20 ans. L’industrialisation, la reconstruction et la rénovation de Paris expliquent ces arrivées successives.
Pauvreté, taux de chômage important, urbanisme dégradé, population jeune, carence de dispositifs publics, voirie encombrée de détritus… Ici, les violences urbaines ponctuent parfois la stabilité d’un décor social dégradé. Produits par la confluence de paramètres sociaux – et finement prévus, depuis quelques années, par la sociologie – ces événements réactionnels ont éclairé cette banlieue en automne 2005.
« Il n’était pas besoin d’être devin pour anticiper l’avenir tant la récurrence des émeutes urbaines depuis quinze ans en France s’inscrit dans un “ordre des choses” qui renvoie à des phénomènes structurels tels que : chômage des jeunes non ou peu diplômés, précarisation sans issue, aggravation de la ségrégation urbaine, échec scolaire, paupérisation et déstructuration des familles populaires habitant en HLM, discriminations à l’embauche et racisme ordinaire, etc. Autant de phénomènes qui produisent, à la longue, une violence sociale multiforme qui ne se donne pas toujours à voir mais qui, condensée et coagulée, peut éclater soudainement. Il suffit d’un détonateur (3). »



Bondy, « Heureux sous son ombre »
L’internaute impatient est prévenu par le site de la mairie ! Sur place, en revanche, le routard sera un peu déçu, surtout au Nord. André Malraux, d’ailleurs, n’y vécut que quelques années… Malgré un programme de rénovation et un dynamisme local perceptible, Bondy présente un urbanisme marqué par la dégradation et une concentration importante de problèmes sociaux.
Bondy est une ville séparée en son cœur par la RN 3, avec, au Nord, « la place Rouge », entourée d’HLM. Des logements sociaux anciens et mal entretenus occupés par des locataires en difficultés sociales. Bondy-Sud concentre quelques pavillons, des administrations, et quelques petites entreprises.
Avec une zone économique en expansion depuis 20 ans, soutenue par l’accessibilité de la ville (desservie par l’autoroute A3), la photographie de la pauvreté se dilue dans des moyennes communales.

Clichy-sous-Bois, « Une ville jeune »
Clichy-sous-Bois est la 4e ville de France (4) par la jeunesse de sa population : 50 % de la population a moins de 20 ans (5). 25 % des Clichois sont au chômage mais la ville ne dispose d’aucune ANPE. 75,9 % d’entre eux vivent dans une Zone urbaine sensible (ZUS) (6).
En 2000, Clichy-sous-Bois détenait le record national de ménages pauvres de moins de 65 ans (31 %) (7). C’est ici que Ziad et Bounna (17 et 15 ans) sont « morts pour rien (8) » dans un transformateur haute tension le 27 octobre 2005. Cet événement déclenchera les violences urbaines de l’automne 2005 : un soulèvement social qui se propagera en France pendant 21 jours et imposera un décret d’état d’urgence.
Avec son contexte urbain marqué par des indicateurs de pauvreté alarmants et sa position de lanterne rouge au palmarès de l’immobilier (au niveau départemental), Clichy-sous-Bois est soutenue par un voisinage solidaire : « Clichy-sous-Bois fait honte à notre pays (9) ». Aucun commissariat n’existe à Clichy, la ville dépend de la police du Raincy.
Deux sites se répartissent la concentration de ce constat social : « Le Chêne Pointu » et « La Forestière ». Ces complexes (2 000 logements) auxquels s’ajoute celui des « Bosquets » (Montfermeil) ont été construits au début des années 1960 sur des fonds privés. Durant cette période de plein emploi, la nécessité de loger la main-d’œuvre ouvre des chantiers immobiliers en périphérie de Paris. Des petits épargnants accèdent à la propriété avec l’appât de spéculer à court terme grâce au projet d’une autoroute qui desservirait l’agglomération. Une chimère, l’autoroute promise n’est jamais venue jusqu’ici, seulement la banqueroute…
Du projet subsistent en friche les vestiges de travaux trop vite interrompus.
Gérés par des copropriétés progressivement ruinées par le chômage des occupants (consécutif aux effets de la crise économique), le départ progressif des classes moyennes, les impayés des locataires et des charges importantes, ces complexes furent repris par les organismes publics, évidemment à leur rythme et à leur prix.
Montfermeil, « Sur le sentier de Cosette »
A Montfermeil, les inspirations de Victor Hugo allèchent le visiteur. C’est ici, loin de la Place des Vosges, au cours d’une promenade contemplative, qu’il imagine Les Misérables… Visionnaire ? « A voir tant de misère partout, je soupçonne que Dieu n’est pas riche. Il a des apparences, c’est vrai, mais je sens la gêne (10). » Cosette, petite fille pauvre, erre près de l’Auberge du sergent de Waterloo… En 1862, à Guernesey, il nous en fera plus de mille pages.
Le routard contemporain sportif et curieux ne dormira pas à Montfermeil car il n’y a pas d’hôtel. En revanche il pourra faire une randonnée (ref. D093) avant d’assister aux sons et lumières du Château des Cèdres. Une anomalie dans le paysage bucolique : « les Bosquets », d’ailleurs le circuit de la randonnée n’y passe pas. Quelques barres de ciment recouvrent 3 % du territoire communal et concentrent 20 % des Montfermellois (11 % des électeurs et 50 % des moins de 20 ans).
Les Bosquets ressemblent à un vaisseau fantôme délaissé dans la pénombre… Une seule petite lueur : les tags des halls détruits de la « Résidence ». Le fantôme des Thénardier hante toujours la mairie. Deux arrêtés municipaux dits « anti-bandes » (certes invalidés par le tribunal administratif, mais il fallait oser) s’attaqueront le 7 avril 2006 à l’un des fondamentaux qui définissent l’adolescence : « le plaisir de l’entre-soi ».
Circuler à plus de trois et sans être accompagnés d’un adulte devient interdit aux mineurs à Montfermeil.
Le 30 mai 2006, les jeunes du Chêne Pointu et des Bosquets réagissent face à autant de pressions et de provocations. Cette nuit-là, le ministère de l’Intérieur surveillera les deux cités par hélicoptère…
Ces mesures particulièrement habiles suivent l’héritage en savoir vivre des ancêtres municipaux. Ici, en 1989, déjà l’idée républicaine vacille quand la scolarisation des enfants d’immigrés pose plus de problème au maire que de recevoir la famille Mégret. Le maire de l’époque (MPF puis UMP) sera d’ailleurs condamné à deux reprises pour discrimination raciale.
Finalement où est l’anomalie ? La « résidence », celle des Bosquets (ici le sens de la mesure est une coutume) est au centre d’un vaste programme de réhabilitation étalé sur 12 ans… « Le chantier de réhabilitation le plus cher de France (11). » Précision superflue qui permet néanmoins d’imaginer le décor. Valorisée par le journal municipal intitulé « La Gerbe » (!), cette rénovation architecturale ne s’accompagne pas d’un projet social local et adapté aux besoins de la population. Le contenant sera réhabilité, le contenu est ignoré. « Toutes les actions lourdes sur l’habitat n’auront un impact que si les conditions de vie des gens s’améliorent (12). »
Le Yucca
Un nom qui se fond dans le langage bucolique local (Chêne pointu, la Forestière, les Bosquets…). En verlan ? L’envers du décor…
Accueillie chaleureusement par des acteurs municipaux clichois qui partagent leurs locaux exigus (quand la tâche est lourde, le partage militant rassure), l’équipe du CAARUD (3,5 ETP) (13) approche la toxicomanie urbaine de ce territoire de banlieue. L’activité du Yucca a débuté en juin dernier. Il s’agit d’un travail en milieu ouvert (travail de rue) de réduction des risques (RdR) auprès de personnes usagères de drogues, sur les trois communes. Concrètement, l’équipe prend contact avec ce public extrêmement marginalisé, diffuse des messages de prévention concernant les risques connexes à l’usage de drogues, distribue des matériels stériles de consommation et récupère le matériel usagé, oriente et accompagne les usagers dans leurs démarches médicales et sociales. Pour ce faire, elle travaille en étroite collaboration avec les Centres de soins spécialisés pour toxicomanes de Paris (Sleep In, 110 les Halles…), les Centres médicaux psychologiques (CMP), les hôpitaux et des partenaires associatifs des villes concernées.
Sous surveillance…
Enfoui dans le désastre social ambiant, ici l’usage de drogues reflète aussi un contexte urbain qui le renie et l’alimente à la fois. La toxicomanie est un signe d’échec individuel et de renoncement. Celui qui ne se contente pas du chanvre mais injecte, sniffe ou cachetonne est un sous-homme, un stigmate supplémentaire pour un territoire, un looser encombrant pour le calme de la cité, si cher au « business ».
Les lieux de consommation et de regroupement sur ces trois villes sont vaguement repérés, certains intervenants du CAARUD sont des « locaux » et l’été, la visibilité des scènes (usage) est favorable à leur découverte. L’équipe, dans son « trafic » blanc et banalisé, tourne, s’arrête, attend, écoute, discute, change de place, revient, ouvre son accueil mobile… Arriver ainsi en banlieue sur des territoires malmenés et trahis par les politiques depuis leur création est presque une gageure. « Dans tous les espaces villageois, l’étranger attire la méfiance. Pour certains, le quartier est le lieu de l’enfance, des loisirs, des conflits. Pour d’autres, c’est aussi un espace avec des enjeux économiques forts, des trafics. Ce sont surtout eux qui cultivent la méfiance vis-à-vis du monde extérieur. Ils ont intérêt à contrôler les flux de circulation dans l’espace urbain (14). » Depuis les halls tagués, des yeux suivent le va-et-vient et scrutent le quidam. Des keufs en camion ? Les stups ? Des journalistes ?
« …le quartier est un espace sécurisé et sécurisant. Ils (les résidents) maîtrisent l’espace, les normes, alors que l’extérieur représente pour eux le monde social dans sa dureté. C’est le miroir symbolique de leur propre situation (15). »
Sous les feux de la rampe à chaque émeute, ces territoires retournent dans l’ombre dès l’apaisement. La pauvreté reste constante, mais elle ennuie le lecteur/téléspectateur et finit par le gêner dans son confort et son indifférence. A contrario, la révolte est ponctuelle, elle se caricature aisément et maintient le lecteur/téléspectateur friand de clichés à une distance rassurante.
Les produits
En matière de RdR, le Yucca est la seule structure à intervenir sur ces communes auprès des usagers de drogue, malgré une forte présence de consommateurs.
Les indicateurs officiels et disponibles en matière d’usage de drogue se confirment sur ce territoire, les réponses existantes sont celles-ci :
> Pénurie de professionnels en matière d’intervention en toxicomanie (16) ;
> Carence d’équipement en distributeurs de matériel de prévention (kit) sur les trois villes ;
> Résistance (voire refus) des pharmaciens de disposer de traitements de substitution au sein de leur officine.
L’absence de réponse cache ou diffère la question, mais celle-ci n’en sera pas moins aiguë…
Dans les trois communes, on retrouve en quantité des traces de consommation de produits pharmaceutiques de type benzodiazépine, substitutifs aux opiacés (Buprénorphine Haut Dosage) ou morphinique. La majorité des produits sont prescrits par des médecins de ville ou achetés dans la rue. Les usagers consomment massivement des médicaments détournés.
Pour ce qui est du mode de consommation de ces médicaments, la majorité des personnes concernées déclare utiliser le « shoot » ou le « sniff ». Les autres consomment par mode oral.
En matière de produits stupéfiants, la majorité des usagers prend de l’héroïne, « shootée » ou « sniffée » en petite quantité du fait de sa rareté, et de la cocaïne « sniffée » ou fumée sous forme de crack. Ce dernier produit est présent dans les villes de Clichy et de Montfermeil ; néanmoins, c’est surtout dans la ville de Bondy que les « crackers » se concentrent.
Dans l’ensemble, la quasi-totalité des usagers consomment de l’alcool et du cannabis en grosse quantité, tout au long de la journée. Cette question de l’alcool interroge énormément l’équipe quant à l’état sanitaire des usagers, les préoccupations se tournant plus particulièrement sur le problème du VHC
L’exclusion dans l’exclusion
L’intervention sur ce territoire est particulière, nous sommes loin de Paris (ville dotée de 22 CSST et de 9 CAARUD). Initialement, un travail auprès de la population de ces quartiers a été effectué afin d’expliquer le concept de la RdR aux habitants rencontrés (essentiellement des jeunes) qui souvent, ici comme ailleurs, confondent « prévention » et « incitation à l’usage ». C’est seulement après avoir effectué ce travail et obtenu la légitimité de son action par la population – et notamment celle des jeunes de ces quartiers – que l’équipe a pu commencer son travail de RdR de façon plus sereine.
Le souci des habitants s’est imposé aux intervenants du Yucca très rapidement, car tout ce qui relève de la toxicomanie dans ces quartiers est mal accepté, malgré (ou du fait de) la présence de nombreux dealers. La présence visible des usagers est tolérée juste le temps nécessaire pour eux de trouver le dealer qui pourra satisfaire leurs besoins ; puis très vite, ils sont chassés de la cité par ces mêmes dealers qui ne tolèrent pas leur présence sur le quartier en continu, en raison des risques associés (intervention des services de police). Exception faite d’une cité Noue Caillet à Bondy (la Place Rouge) où l’on trouve une plus forte présence de crack que dans les autres quartiers. L’acceptation des consommateurs de crack serait-elle plus facile que celle des injecteurs ?
Ce quartier de Bondy a été fortement touché par la consommation massive d’héroïne en injection pendant les années 80. Beaucoup de familles ont eu un proche (voire un père ou une mère) décédé d’overdose, ou de l’infection à VIH. La représentation de la « seringue » ici semble encore plus négative qu’ailleurs.
Le véhicule du Yucca est aménagé, une sorte de bureau mobile de 3 m² avec un point d’eau. Quand le groupe de pairs et l’entourage deviennent trop pesants pour parler de soi, demander une adresse, renouveler son matériel de consommation et de prévention, alors l’usager s’assied dans le camion, il parle et vous connaissez la suite… Café, biscuits, matériel de réduction des risques, de prévention, documents, adresses de structures de soins… y sont proposés aux usagers rencontrés. Les messages passent très vite et l’équipe recueille déjà les seringues utilisées et renouvelle le matériel des usagers.
Le Yucca sera vite à l’étroit dans son trafic au regard des besoins des usagers et de la complexité environnante. Néanmoins, son développement et son immersion progressive dans les méandres des lieux permettent d’imaginer une contribution modeste aux enjeux sérieux et incontournables d’un territoire qui fait l’impasse sur la question de l’usage de drogue.
Passée du Rouge au gris « la banlieue est loin, abîmée, isolée et abandonnée (17) », et la question sociale est devenue un lot de problèmes sociaux. Le sous-équipement institutionnel et public témoigne d’une déresponsabilisation progressive de l’Etat. Cette démission offre, par la vacuité de réponses adaptées, un terreau favorable à la ghettoïsation et l’instauration de réponses substitutives souterraines et périlleuses. Les économies parallèles de tous types et les récupérations politiques, voire religieuses, proposent des trajectoires marginales peu compatibles avec l’intégration sociale et la cohésion nationale.
Les disparités au sein d’une région prospère (18) se creusent et les responsabilités se diluent dans la complexité des organisations publiques et l’étanchéité absurde des logiques territoriales, au point que les priorités retenues perdent leur bien fondé en manquant gravement leur cible légitime. Quand des dépenses facultatives remplacent des dépenses de survie, les explications rationnelles laissent perplexe le contribuable moyen.
Entre l’oubli et le mépris, les responsables politiques face à l’urgence, prennent leur temps, sans doute pensent-ils, à tort, que celui-ci n’est pas vraiment le leur ?
Entre « une autre politique, beaucoup plus ferme (19) » et « la mise sous tutelle des allocations familiales dans une logique éducative (20) », s’impose une réflexion plus profonde, sur les causes d’une dérive sociale et les mesures pertinentes pour l’enrayer. Ceci, afin que la réponse strictement sécuritaire (et inefficace) n’intronise pas un jour la « Bête Immonde » ou un de ses petits, tel un boomerang sur la République.

Maryse Dricot